Rencontre avec Frédéric Saumade

Frédéric Saumade est professeur des Universités, Directeur du département d’anthropologie d’Aix-Marseille Université. Neveu de manadier, immergé tout jeune dans le milieu taurin, il s’est orienté, entre autres travaux,  vers le taureau. Pas seulement en Camargue, mais dans tous les coins de terre où les hommes se confrontent à ce noble animal : Espagne, Portugal, Amérique du Nord ou du Sud, etc… Des jeux à l’élevage, rien ne lui a échappé… !C’est après la projection du film « Passions Votives » que nous l’avons retrouvé. Entre autres spécialités, la branche de l’anthropologue de l’élevage, des jeux, des relations homme-animal a particulièrement retenu son attention. Là encore, nous allons sortir des sentiers mille fois battus et avoir un éclairage différent de ce que nous voyons d’habitude.

Frédéric Saumade, votre impression sur le film lui-même ?

Frédéric Saumade – J’ai trouvé que c’est un film qui présente des images assez étonnantes, notamment  ces images en caméra subjective, quand elle est attachée au cheval ou au taureau, ce qui nous donne des effets assez extraordinaires. Il y a aussi une originalité de point de vue, un choix de l’intérieur avec des personnages de la fête. Des personnages des manadiers à ceux qui sont les boute-en-train de la fête comme les Banzet père et fils du Cailar qui sont très connus pour ça. J’ai trouvé ce regard subjectif très pertinent  par rapport aux divers reportages qu’on a vu sur le sujet et qui étaient un peu toujours la même chose qui se répète.

 

Tête du site archéologique Crétois de Cnossos. Un air de famille…

Vous qui avez sillonné le monde partout où il y a des taureaux, est-ce qu’autour de lui  y a la même passion de la fête ? 

Frédéric Saumade – Oui, partout en Europe où il y a des traditions taurines, il y a la fête. En Amérique du Nord, de l’ouest du Canada à l’ouest des Etats Unis, il y a là toute la culture du rodéo. Cette culture du rodéo  vient directement de la tauromachie Espagnole et du Mexique. Le cheval et le taureau ont été importés par les Espagnols, ce qui a donné lieu à un élevage extensif.

Tout autour du rodéo, il y a la fête religieuse ou laïque, mais autour du taureau il y a toujours le fête. Et pour qu’il y ait cette fête, il faut qu’il y ait élevage. Pour l’élevage, on a l’image des grands espaces, du cow-boy, du vaquero ou du gardian à cheval ; mais pas toujours ; dans les Landes ou en Navarre on n’utilise pas le cheval. De toute façon, c’est ça qui est à la base. On a à faire à un bétail rustique, habitué aux grands espaces, pas habitué à être enfermé et, de ce fait, il est prêt à charger. De là on en arrive à la sélection d’un animal agressif pour qu’il soit un bovin de course régulier.

Dans des commentaires et à propos des raseteurs, on  vous a entendu prononcer le mot de « marginal » pouvez-vous nous expliquer ?

Frédéric Saumade– C’était la même chose en Espagne, les toreros étaient des marginaux. Il faut savoir qu’au 17ème, 18ème siècle à Séville, les toreros étaient recrutés autour des abattoirs. C’est-à-dire des tueurs, des vagabonds, des types plutôt liés à la mauvaise vie. On va trouver ça également dans le rodéo, les monteurs de taureaux, ce ne sont pas les cow-boys à cheval, ce sont des jeunes gens qui vont risquer leur vie, qui n’ont rien à perdre, des gens de condition socio-économique assez faible. Ils vont mettre leur passion là-dessus en risquant leur vie, c’est un jeu de pauvre, il faut bien le dire. Certains deviendront des professionnels, s’enrichiront, mais au départ, c’est toujours une action qui vient des gens des milieux les plus modestes. Dans le pays camarguais, ça s’est fait autour des gens qui faisaient les foires, des vagabonds, des saisonniers, des tailleurs de vigne, des vendangeurs, des gens qui vivaient au forfait, quelques fois de rapine et quand il y avait la fête ils allaient reseter.  Les raseteurs étaient très mal vus. C’étaient des gens de fête, des gens pas sérieux.

L’intégration des raseteurs s’est faite, vraiment, dans les années 70. C’est assez tardif.  A partir de Castro, là on a vu des professionnels, des gens de métier, sérieux, qui ne buvaient pas, des gens sur qui on pouvait compter.

Photo Emile Grande

Aujourd’hui, est-ce que les gens de villages ne se marginalisent pas eux même, puis qu’on entend parler d’étrangers à propos d’une personne qui n’est pas de la localité ?

Frédéric Saumade – Ça, ça remonte loin. A Saint-Rémy de Provence, au musée ethnographique, on trouve une affiche de course Camarguaise de 1856,  je crois, sur laquelle il y  a un texte qui dit : « Les étrangers sont les bien venus et pourront compter avec le bon accueil et la protection des autorités. » Ce qui en dit long sur ce qui se passait.

Mon père me racontait que dans le village où il habitait, pour la fête, il y avait une banderole « Honneur aux étrangers ». Les étrangers étant les gens des villages voisins, seulement ils venaient chercher des filles et, bien sûr, ça se terminait en bagarres. Effectivement, dans des villages de la bouvine, pas tous, on va trouver cet état d’esprit où l’étranger, c’est celui du village à coté.Ca s’entend encore. Evidemment cette xénophobie, la détestation de l’étranger, a des conséquences sur le plan idéologique et politique qui donne un esprit défensif, quelquefois violent.
C’est du moins ce que j’ai analysé durant mes travaux.

Aujourd’hui, est ce que ça ne s’est pas plus accentué avec la venue de vrais étrangers ?

Frédéric Saumade – Ce n’est pas nouveau, on connait la triste histoire des Italiens d’Aigues-Mortes massacrés, il y a plus de cent ans. Cette région a toujours été une région  de migrations. Justement, des gens qui aujourd’hui, rouspètent  contre le étrangers et qui ont des noms d’origine Espagnole ou Italienne, feraient bien de regarder un peu leur arbre généalogique et penser que, hier, leur grand-père avait reçu le même traitement xénophobe que celui qu’ils réservent, aujourd’hui, au gens d’origine maghrébine. Il faut bien regarder les choses comme elles sont.
On voit bien, au niveau des raseteurs, c’est une dynamique régulière, on a eu des Granito, des Rey, Canto, Falomir, San-Juan, Soler etc… d’origine Espagnole puis les Italiens : Tognetti, Méneghini. La pratique du raset, a toujours été le réceptacle de l’immigration. Aujourd’hui les champions sont des jeunes d’origine maghrébine. C’est une intégration par le raset, mais une intégration assez  ambiguë, puisqu’on intègre l’étranger dans la position de celui qui se fait courser par le taureau. Même principe que le taureau-piscine : le speaker interpelle le touriste qui ne connait rien pour qu’il vienne « prendre sa rouste ».  Après, on lui paie le pastis, bien sûr, mais si l’étranger est d’origine maghrébine, il ne participe pas aux beuveries de la fête, ce qui est un élément supplémentaire de rupture.

Propos recueillis par Edmond Lanfranchi
Lors de la « Belle Soirée du Scamandre » Passions Votives

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A propos de l'auteur :

Guy Roca