André Guigon, la passion du chant

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Sa naissance le 5 juin 1920 dans la petite maison mitoyenne de l’Alcazar Valentin a t’elle prédisposé André Guigon à éprouver toute sa vie une immense passion pour le chant ? Sans doute, car c’est dans les bras de sa mère qu’il assiste aux répétitions de la troupe Louise Désir et qu’il va découvrir tout naturellement dès son plus jeune âge les grands airs de l’opérette et du répertoire lyrique.

Nous habitions rue Emile Jamais (au numéro 246, aujourd’hui), juste à côté de la salle de l’Alcazar. Ma mère et la propriétaire des lieux, Valentine Valentin, assistaient souvent aux répétitions de la troupe Désir. Et moi, tranquille dans les bras de ma mère, sans bouger, j’écoutais. J’écoutais le piano, j’écoutais le chant,…  j’écoutais.

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Enfant, elle l’emmène à l’église où la musique sacrée et le répertoire liturgique participent à son éveil à la foi chrétienne. Le chant, fil conducteur de sa vie, jouera un rôle primordial dans la pratique spirituelle du jeune André.

L’adolescence d’André dans le Vauvert des années 20

André Guigon vit une enfance heureuse au sein d’une famille modeste. Son père, Joseph Guigon, originaire du Gard Rhodanien, travaillait en tant que charretier chez Monsieur Louis Pairaube, un propriétaire-viticulteur protestant. Sa mère, Félicie (née Florent), tenait le foyer et élevait les deux garçons, Maurice et André.

Maurice, né en 1914, avait six ans de plus qu’André. Sa mort tragique en 1940, lors du second conflit mondial va plonger sa famille dans un immense chagrin.

Sept vauverdois sont morts à la guerre de 39-40.
Mon frère a été tué à côté de Rouen. Il appartenait au 13ème bataillon de chasseurs alpins. Ils avaient été envoyés dans le cadre du corps expéditionnaire français en Norvège afin de couper la route du fer aux allemands. Et ça avait été la seule victoire française de la guerre. On n’en parle pas de celle-là, mais ils avaient bel et bien coupé la route du fer.
Revenus sur le territoire français en juin 1940, et lancés dans la bataille de France, ils essuieront des pertes considérables. Un vrai massacre auquel mon frère, Maurice, n’échappera pas.
J’avais vingt ans quand il est mort.

Cela a dû être un choc terrible pour vous et vos parents ?

Ma mère, pendant quarante ans, m’a parlé de mon frère tous les jours. Et, ça ne m’ennuyait jamais. Quand ce n’est pas elle qui en parlait, c’était moi. Parce que mon frère, c’était quelque chose… Il avait six ans de plus que moi et j’étais en adoration devant lui. Tout petit, je le considérais autant comme un père que comme un grand frère.

Revenons à l’enfance d’André Guigon, à ses premiers sentiments, à ses souvenirs sur les bancs de l’école…

C’est à la garderie de l’école du Château que j’ai connu Marguerite (Marguerite Blayrat, sa future épouse). J’avais quatre ans. Elle avait cent jours de plus que moi. Avec Marguerite, nous ne nous sommes jamais perdus de vue. J’allais à la messe le dimanche avec ma mère, elle s’y rendait également avec la sienne. On se connaissait. On savait qu’on existait l’un et l’autre, un point c’est tout. Et puis, quand nous avons eu quatorze ans, nous avons commencé à sortir ensemble, nous nous sommes regardés avec des yeux un peu différents et ça été réglé pour la vie. Moi, je n’ai pas connu d’autre fille, elle n’a pas connu d’autre garçon. Nous nous sommes mariés relativement jeunes, et avons vécu soixante-dix ans ensemble. Elle est décédée le 1er mai en 2011. Elle avait quatre-vingt-onze ans.

03_Ecole du Chateau

Parlez-nous un peu de votre scolarité.

Après la maternelle à l’école du Château, je suis rentré en primaire à l’école des Capitaines (aujourd’hui, école André-Roujeon). J’ai suivi le cours préparatoire chez Monsieur Mazzier, puis chez Monsieur Bord (Philippe Bord). Après Monsieur Bord, en 2ème année de cours élémentaire, le maître changeait chaque année. Je me suis retrouvé ensuite chez Monsieur Marc (Fernand Marc). Puis, à nouveau chez Monsieur Bord qui était devenu entre-temps directeur. J’ai passé mon certificat d’études avec Monsieur Bord en 1932, je devais avoir douze ans.

Philippe Bord, engagé dans la vie politique locale – il a été conseiller général du canton de Vauvert et très tôt impliqué dans la résistance – était une figure marquante de Vauvert.

Je n’étais plus à l’école lorsqu’il a été élu au conseil général. Ce que je sais surtout, c’est qu’il jouissait d’une excellente réputation. C’était un bon maître. Quelqu’un de très apprécié. Il faut dire qu’à cette époque-là, c’étaient plus des maîtres d’école que des enseignants de l’éducation nationale. Monsieur Marc, c’était pareil. Ils nous traitaient comme leurs propres enfants. Et, ils voulaient que ça marche.

Alors justement, ça marchait plutôt bien pour vous ?

Je ne faisais pas partie de ceux qui se cassent la tête pour être premiers. Mais, je n’étais jamais le dernier. On va dire que je me situais dans la bonne moyenne. Un élève sérieux. Certes, ni mon père, ni ma mère ne risquaient de me donner des conseils. Mon père, enfant, il allait à l’école deux jours par semaine. Les autres jours, il poussait la brouette de ma grand-mère qui lavait le linge pour les gens dans le Vistre, à l’aïgue d’or. Quant à ma mère, dans sa Haute-Loire natale où il n’y avait pas d’école, dès l’âge de sept ans, elle gardait les vaches dans les prés. Elle avait appris les lettres de l’alphabet grâce aux religieuses du coin qui lui enseignaient le catéchisme. Ce qui lui avait permis de savoir lire et écrire.

Vous souvenez-vous de vos camarades de classe ?

Oui, il y avait Francis Delair, le fils du docteur Delair, Maurice Dayre, dont le père était matelassier, place Gambetta. Ils travaillaient bien l’un et l’autre. Il y avait aussi Jean Thomé, lui, c’était souvent le dernier de la classe – il en faut un – Marcel Soulier – pas terrible non plus. Je me souviens aussi d’Albert Jaussoin qui, plutôt bon élève, avait échoué au certificat d’études parce qu’il avait la cagagne (la peur) avant les épreuves. Chaque classe comportait deux divisions par tranche d’âge. Nous étions quinze par division. 

Vous avez arrêté votre scolarité après le certificat d’études.

J’avais à peine douze ans quand j’ai passé mon certificat d’études primaires. Moi, j’aurais souhaité continuer d’aller à l’école mais mon père, ouvrier agricole, n’avait pas les moyens de me mettre à Nîmes à Saint-Charles ou au lycée. Alors, ils m’ont mis dans les vignes et j’ai travaillé la terre. Finalement, c’est en arrêtant mes études que j’ai pu me consacrer au chant d’assez bonne heure.

05_Ecole des Capitaines 1936Les instituteurs de l’école des Capitaines en 1936. Debout, à gauche sur la photo : Fernand Marc (père d’Hélène Devèze) – Assis, juste devant lui : Philippe Bord, le directeur, qui a subi une amputation de la jambe à la suite d’un accident de voiture.

Une passion naissante

Quand avez-vous commencé à chanter ?

J’ai commencé à chanter vers l’âge de sept à huit ans lorsque j’ai été enrôlé comme enfant de cœur par l’abbé Emmanuel Domergue, curé de la paroisse. Pendant l’office, assis sur les stalles derrière l’autel, j’entonnais à pleine voix les cantiques, suscitant parfois la curiosité des fidèles. « Mais enfin, qui est ce petit qui chante si bien ? » En réalité, je ne chantais pas bien, car je n’avais pas encore appris, mais j’avais une voix qui sortait de l’ordinaire. J’avais une voix de mezzo soprano, ronde et puissante. A tel point qu’au moment de la mue, on a cru que j’étais baryton compte tenu de cette rondeur dans la voix.

J’adorais chanter. Aussi, c’est tout naturellement que j’ai rejoint les rangs de la chorale de l’église et de l’orphéon (La lyre vauverdoise). A l’orphéon, j’’étais sûrement le plus jeune, puis est venu René Michel qui était encore plus jeune que moi. A ce moment-là, je chantais « La voix des chênes », « Les blés d’or ». Je chantais les chansons de l’époque. Et à quinze ans, pour la première fois de ma vie, j’ai chanté « Minuit Chrétien ».

Quelques années ont passé et à la fin de mon adolescence, alors que j’étais à la Lyre Vauverdoise, Madame Andral, la fille du comique de la troupe Désir, m’interpelle gentiment : « Dites, vous n’avez pas une voix de baryton, vous ; Vous avez une voix de ténor ».

Peu de temps après, une autre personne rencontrée à l’église par hasard, Madame Jullian (qui dirigeait une fabrique de paillassons), pour ne pas la nommer, me dit : « J’ai un morceau à la maison qui irait bien pour votre voix, je vous l’apporterai ». Elle m’a apporté « Le rêve passe », je l’ai appris illico avec l’aide de Marguerite, mon professeur de piano attitré. Et avec ce morceau – c’est vrai qu’il allait bien dans ma voix – j’ai fait un malheur. C’est le morceau qui m’a révélé. A tel point, qu’après la guerre, période où l’on retrouve le goût des distractions et où les sociétés organisent kermesses et festivités, j’ai l’occasion de participer de nombreuses fois à des concours de chant, et avec « Le Rêve passe », je rafle tous les premiers prix.

André Guigon chante « Le Rêve passe » d’Armand Foucher et Charles Helmer, accompagné au piano par son épouse, Marguerite.

Et après « Le Rêve passe » ?

Nous sommes juste dans les années d’après-guerre, nous venons de nous marier avec Marguerite, et à la maison, mon grand plaisir musical, c’est d’écouter et de réécouter Georges Thill dans « La Fleur » de Carmen. Je travaille ce morceau qui présente quelques difficultés…  le Si bémol aigu, il faut quand même aller le chercher.

04_André et MargueriteAndré Guigon et son épouse Marguerite au piano

En 1948, pour ma deuxième participation au concours de chant du Midi Libre que j’ai gagné à trois reprises, j’interprète “La Fleur” dans les arènes de Nîmes et je remporte le premier prix. Cette année-là, j’étais à mon aise, j’avais un culot infernal, ignorant sans doute les notions fondamentales du chant. Et, à la fin du concours, au moment de la petite collation de clôture, un type me tape sur l’épaule et me dit : « Mon garçon, tu as une belle voix, tu chantes juste, tu ne crains pas la difficulté, parce que « La Fleur »  de Carmen, c’est quand même un morceau – c’est vrai qu’il y a des altérations à presque toutes les mesures et cinq  bémols à la clé. – mais alors, tu chantes comme un sabot ». Moi, qui étais si fier de mon premier prix ! Je le regarde, surpris et déçu. Il poursuit : « Je peux me permettre de te dire ça, j’étais le président du jury et j’ai insisté pour que tu aies le premier prix parce que tu le mérites. Mais vraiment, tu as beaucoup à apprendre». C’est alors qu’il me propose de me donner des cours particuliers de chant. J’étais encore ouvrier agricole à ce moment-là, et je ne pouvais pas me permettre de perdre une demi-journée par semaine pour venir prendre des leçons à Nîmes. « Qu’à cela ne tienne, tu viendras le dimanche ». J’y allais le dimanche, il me gardait trois, quatre heures ; il m’en faisait payer une. Mais il se régalait parce qu’il sentait qu’il y avait du répondant. C’est lui qui m’a appris à chanter.

Il s’appelait Paul Santaluna. Il habitait Nîmes, il était à la retraite de chanteur. C’était un bon ténor à son époque. Un jour, Emile Laurent, le pittoresque maréchal-ferrant de la place Gambetta, qui m’avait entendu chanter le Minuit Chrétien et l’Ave Maria de Gounod à l’église, vient me trouver et me dit en patois – parce qu’il ne parlait qu’en patois – « Pétard de pétard, mais on ne te reconnaît pas. Tu as fait des progrès énormes ». Grand amateur de bel canto, « Le Goin » comme on l’appelait était quand même entendu. Sensible au compliment d’un connaisseur, je lui expliquais que j’avais pris quelques leçons. « Ah ? Et qui c’est qui t’a donné des leçons ? » C’est Santaluna. « Ah ! Santaluna ! Dins Werther, vèja ‘ntre en cèno  e  paqua  de lou veire quita soun capel !!! n’aviès pèr ti sou . »
Traduction : Dans Werther, quand il entrait en scène, rien que de le voir quitter son chapeau tu en avais pour tes sous.

Et c’était vrai, Santaluna avait beaucoup de prestance et d’élégance.

Quel type de ténor étiez-vous ?

Si je devais me situer dans une catégorie, je dirai que j’étais un ténor Wagnérien. Un peu comme Placido Domingo. J’avais une voix  chaude, puissante, un timbre suffisamment percutant et une capacité dans les aigus qu’au début je ne soupçonnais pas.

André Guigon en 1946
André Guigon en 1946

Dans le grand répertoire lyrique, quel était le morceau que vous aimiez le plus chanter ?

Le morceau  que j’ai le plus aimé, c’est le grand air de Sigurd « Esprits gardiens de ces lieux.. » d’Ernest Reyer. Il s’appelait Rey, il était de Marseille et se faisait appeler Reyer.

Les personnages de Sigurd font penser aux personnages de Wagner : L’Or du Rhin,…

Ce n’est plus joué ?

Très rarement.

Dans le grand air de Sigurd, qu’a enregistré Roberto Alagna, il y a un récitatif : « Le bruit des champs… » qui finit par « pourquoi tarder ? que le combat commence… Non ! Si ma force et mon courage succombent dans l’effort… » Il fallait que ça claque comme un coup de fouet. Ce morceau n’est pas particulièrement difficile même s’il y a deux  Si bémol aigu, mais, il faut savoir le vivre et rentrer dans la peau du personnage. Et ça, Santaluna me l’avait appris.

Un jour, je l’avais chanté à la salle Jean Jaurès et après le concert, Raoul Bord qui tenait la chronique du Midi Libre était venu me trouver, il pleurait. « Mais André, tu ne peux pas savoir l’effet que ça me fait. » « Ma foi, c’est le morceau qui le veut comme ça, et puis, on m’a appris à le chanter de cette façon là ».

N’avez-vous jamais été tenté de faire une carrière de chanteur ?

J’ai été approché une fois par un professeur de chant qui me proposait une formation gratuite pendant trois ans, nourri, logé, avec des contrats à la clé. Mais, je n’avais pas envie de devenir chanteur professionnel. J’étais heureux avec ma femme, mes enfants, je ne voulais pas changer de vie. Je chantais avant tout pour mon plaisir et pour faire partager ce plaisir.

André Guigon et sa famille le 26 juillet 2014André Guigon entouré de sa famille lors de la remise de la médaille de la Ville par le maire Jean Denat, le 26 juillet 2014.

A défaut d’entamer une carrière professionnelle de chanteur lyrique, André Guigon s’est impliqué pleinement dans la vie culturelle de Vauvert. A la Lyre vauverdoise, tout d’abord, puis à la chorale de l’église qu’il a dirigée pendant quarante ans. En 1954, il a fait partie du groupe de huit personnes qui ont créé l’association Les Amis du Bel Canto. Il en a été le premier président.

Ce riche parcours dans le tissu associatif et artistique de notre cité fera l’objet d’un prochain article avec plusieurs témoignages à l’appui.

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