Pierre Valette, le self made man bâtisseur

Première partie : La vie de l’entreprise

Pendant trois décennies avec son entreprise de construction il a réalisé les principaux bâtiments publics de Vauvert.
Sa rencontre avec l’architecte Armand Pellier lui a permis d’inscrire son nom à l’exécution d’ouvrages remarquables associant le béton et la pierre du Pont du Gard.
Originaire des Cévennes, orphelin de mère dès l’âge de deux ans, Pierre Valette va prendre très tôt son destin en mains.

Parlez-nous un peu de votre enfance cévenole.

Je suis né au Vigan le 7 mai 1929. J’ai perdu ma mère très jeune et mon père a été prisonnier de guerre de 1940 à 1944. Ces évènements ont développé mon sens de l’autonomie.

J’ai passé et obtenu mon certificat d’étude à douze ans à l’école d’Avèze puis je suis allé au cours complémentaire du Vigan. Comme je commençais l’année scolaire avec plus d’un mois de retard – je ramassais les châtaignes et faisais divers travaux pour aider ma famille – je n’ai pu poursuivre normalement mes études.

On m’a donné l’autorisation de quitter l’école à treize ans. Mon souhait était de devenir cuisinier mais il n’y avait que le bâtiment qui offrait des perspectives de travail.

J’ai donc été embauché comme « mousse » à la MERIDIONALE, entreprise de bâtiment de Béziers qui travaillait à la construction de l’usine textile Brun d’Arre au Vigan.

A la fin des travaux, le contremaître nous a envoyé sur le chantier de l’hôpital d’Alès. Je n’avais qu’une paye de mousse soit 7 francs de l’heure et lorsque j’ai touché ma paye, il s’avérait que je ne pouvais pas payer mes repas et mon logement. Le contremaître m’a demandé pourquoi je n’en avais rien dit et je lui ai répondu que si j’avais soulevé ce problème, on ne m’aurait pas gardé.

Il m’a dit alors que le grand patron (monsieur Vidal) devait venir et qu’il lui en parlerait. Celui-ci après m’avoir fait la morale m’annonce qu’à partir de ce jour je serai demi ouvrier et considéré comme un « biterrois » ce qui voulait dire que je gagnerai 27,50 francs de l’heure et 90,00 francs de déplacement par jour (le jackpot !!!).

Je suis resté à Alès jusqu’à mon départ pour le service militaire que j’ai effectué au Maroc (15 mois).

C’est après votre service militaire que vous êtes venu à Vauvert.

En janvier 1951, je me présente au siège de l’entreprise à Béziers où on m’explique qu’il n’y a pas de travail pour le moment. A force d’insister, on m’envoie à Vauvert pour 15 jours en renforcement de l’équipe de terrassement sur le chantier du Collège Jean Macé. On faisait tout à la main car il n’y avait pas d’engin de chantier et mes mains étaient couvertes d’ampoules ; on m’a donc mis au banc de ferraillage pour préparer les armatures. Quelques jours plus tard, le contremaître m’a demandé de devenir son second. Sur le moment j’ai hésité puis j’ai fini par accepter et me voilà parti pour d’autres responsabilités.

Il s’agissait d’un gros chantier pour la ville.

A Vauvert, je pense que c’était un évènement assez important sur le plan économique car outre le chantier du collège, il y avait la construction de la cave de Gallician et l’agrandissement de la cave de Vauvert. Ces trois chantiers étaient réalisés par la même entreprise ; ce qui représentait environ 100 à 120 ouvriers nouvellement arrivés sur la commune. Il y avait peu de restaurants et nous allions tous au Café du Commerce chez jean Avouac. Puis au bout de quelque temps on a trouvé pension chez l’habitant ;  Ce qui m’a amené à être en pension chez madame Martin, la mère de Mimi Barthès ou chez Alice et Elie Girard, les parents de René Girard.

La vie était très agréable à Vauvert et je me suis lié d’une grande amitié avec les vauverdois.

Le déroulement de ces gros chantiers ne se passe pas sans péripéties, vous avez du en connaître quelques unes.

Bien sûr. D’autant que les conditions de travail étaient quand même plus dures que maintenant. Nous n’avions pas d’engins de chantier, pas de tractopelle, pas de grue. Les matériaux, briques et parpaings étaient hissés sur les échafaudages manuellement. D’ailleurs, c’est un accident sur le chantier du collège qui déclencha une grève importante qui s’étendit à toute l’entreprise.

Cette grève qui a duré plus d’un mois m’a amené à travailler pour un artisan maçon, Charles Baltaro qui réalisait les bains-douches (à la place de la médiathèque actuelle). A cette occasion, j’ai pu appréhender le métier d’artisan.

L'ancien collège Jean Macé en 2014
L’ancien collège Jean Macé en 2014
Le blason réalisé à la fin du chantier
Le blason réalisé à la fin du chantier

Le collège terminé, qu’avez-vous fait ?

A la fin de la construction du collège, mon dernier travail a été de réaliser le blason de Vauvert sur le fronton avec Jean-Charles Lallement, sculpteur à Nîmes. Puis, toujours pour la MERIDIONALE, je suis allé faire l’agrandissement de la cave d’Aubais, l’Institut des vins, place Du Guesclin à Nîmes, la construction de l’immeuble « Marco Polo » au Grau-du-Roi en tant que second contremaître.

C’est aussi à cette période que vous avez décidé de vous mettre à votre compte.

Effectivement. Un jour, en me promenant à Gallician et en discutant avec Edmond Dumas, le patron du Café du Pont, j’apprends qu’il n’y a plus de maçon sur le hameau. Encouragé par Monsieur Dumas et surtout attiré par la proximité avec Vauvert, je décide de tenter ma chance.

Un challenge pas évident à relever. Quitter un emploi où je gagnais bien ma vie.., les premiers temps ne furent pas simples. Je dus remplacer des vitres, peindre des volets, poser des tapisseries. Ça me changeait du bâtiment. Mais très rapidement j’ai trouvé du travail plus intéressant à effectuer.

En 1955, la Mairie de Vauvert me confie, après adjudication, la construction du préau et du bloc WC de l’école des Capitaines (aujourd’hui école André Roujeon). L’architecte du projet était Armand Pellier. Ce fut une chance pour la suite de mon  entreprise de rencontrer un tel maître d’œuvre. Cela m’a amené à travailler sur un matériau spécifique « La pierre du Pont du Gard » marque de fabrique des chantiers de monsieur Armand Pellier.

J’ai réalisé ce chantier dans les temps impartis (vacances scolaires) ; ce qui n’a pas été facile car je travaillais tout seul.

Ma première bétonnière, rue de la Bonne Eau

Peu de temps après, le maire, Robert Gourdon et son premier adjoint, Emile Guigou, satisfaits de mon travail à l’école des Capitaines, me confient la réfection de la verrière du grand Temple à réaliser en béton armé avec « verre Nevada » incorporé. Une opération délicate que j’ai pu mener à bien avec l’aide de mon premier apprenti, Jean Granier.

Votre entreprise démarre alors véritablement.

Février 1956, les anciens s’en souviennent encore, fut le mois le plus froid du XXème  siècle. L’activité du bâtiment se trouva paralysée jusqu’au 10 mars. Toutefois, la mise en place progressive du tout à l’égout à Vauvert et à Gallician entraîna la création de salles de bains. J’ai donc fait des travaux dans les maisons. Cette année-là, j’ai également réalisé pas mal de plafonds au plâtre.

En 1957, je suis retenu pour la construction de la mairie annexe de Gallician et du logement de fonction attenant. A partir de là, j’ai dû embaucher car j’avais aussi beaucoup de commandes avec les cuves à vin dans les mas qui n’apportaient pas leur récolte à la cave coopérative.

Voici, du reste, les principaux mas pour lesquels j’ai travaillé pendant une vingtaine d’années :

Le Grand Mas, les Silex, Mas Bellevue, Mas Villard, Mas de Mourgues, Mas Beaubois, Mas Maréchal, Mas Virgile, Mas Floutier, la Petite Cassagne, Mas Versadou, Mas Aspiran, Le Grand Escalion, Petit Bory, Mas Ferry, Mas de Fonteuil.

Toujours dans le domaine viticole, on peut ajouter à cette liste : la cave coopérative de Gallician où j’ai réalisé plusieurs agrandissements (120 000 hectolitres) et des bâtiments, les caves de Bernis, du Cailar, d’Aubais, de Vauvert, de Beauvoisin, de Générac.

C’était, comme je vous le disais, un créneau important. L’été, j’occupais tous les sagneurs qui ne pouvaient pas travailler dans les marais.

En 1958, c’est le début de la construction du foyer communal de Gallician. Ce bâtiment conçu par l’architecte Armand Pellier a été classé au patrimoine du XXème siècle. L’année suivante, je fais le lotissement « Les Bécaruts », plusieurs villas et après achèvement des travaux, je livre le foyer communal.

 

Après la livraison du foyer communal de Gallician, vous ouvrez une nouvelle page de l’histoire de votre entreprise.

En 1960, je déménage à Vauvert où j’ai construit une villa avenue Jean-Jaurès avec Armand Pellier sur une parcelle attenante à un dépôt que j’ai acheté aux héritiers du charbonnier Reynaud. A partir de là, je dispose d’un bon équipement en dépôt, en matériel. Et en 1965, j’achète la cave dite « des Clairettes » à monsieur Sauvaire.

De 1966 à 1967, mon entreprise réalise le lotissement de la Reyne, plusieurs villas, autant de chantiers où nous avons eu le privilège de voir notre grand entraîneur René Girard et son frère Maurice poser les carrelages.

L’entreprise a maintenant bien grandi. Elle compte une trentaine de salariés, ouvriers et chefs d’équipe, dont un chef d’équipe principal, René Rippert. Elle emploie également plusieurs tâcherons pour les travaux de plâtrerie et de carrelage. Personnellement, j’effectue un suivi journalier des différents chantiers où qu’ils soient.

En 1967, c’est la construction de l’hôtel restaurant « Les Cabanettes » ; En 1968, la construction de la piscine couverte du Fenouillet à Nîmes ; En 1969 : la construction de la piscine municipale de Vauvert.

 

Vous êtes associé à plusieurs chantiers prestigieux de l’architecte Armand Pellier.

S’il est un chantier qui m’a particulièrement marqué, c’est bien la réalisation de l’hôtel restaurant « Les Cabanettes » à Saliers (Bouches-du-Rhône). Un chantier référence et un plaisir de tous les instants pour un entrepreneur. L’édifice a été labellisé « patrimoine du XXe siècle » par le ministère de la Culture.

 

J’ai également construit plusieurs villas sur des plans de cet architecte aussi visionnaire que talentueux : La villa de Paule Pascal, sculpteur, à Bouillargues en 1972 ; la villa de Monsieur Comte à Garons en 1977 (réalisations labellisées « patrimoine du XXe siècle »).

Les années 70 apportent un nouvel essor à votre entreprise.

En 1970, construction à la Source Perrier d’un hangar de 11 000 m2 avec ses aménagements, et 8 logements au Grau-du-Roi au lotissement du Vidourle,

En 1971, construction de la Poste de Vauvert (architecte Armand Pellier),

En 1974, important agrandissement de la cave de Gallician,

En 1976, réalisation de marinas à Port-Camargue,

En 1978, réalisation de 8 logements au lotissement « le Boucanet » au Grau-du-Roi et début du lotissement du Moulin à Vauvert dont j’étais le président,

En 1979, réalisation du gros œuvre (sans le lot toiture) de la halle des sports de Vauvert (architecte Armand Pellier) et d’une villa avec Robert Prohin, architecte.

Le Centre Robert Gourdon en 1981
Le Centre Robert Gourdon en 2014
Le Centre Robert Gourdon en  2014

Au début des années 80, des ennuis de santé vous obligent à limiter vos activités.

En 1980, pour cause de maladie, je suis contraint de réduire la voilure. L’effectif de l’entreprise est ramené à 10/12 personnes,

En 1981, réalisation de l’école de Vestric (architecte Robert Prohin),

En 1982 je vends l’entreprise à deux personnes associées, les accords étant de changer le nom de la raison sociale de S.A. VALETTE en S.A. VAUVERT CONSTRUCTION.
L’entreprise continue de réaliser quelques chantiers sur Vauvert : l’école des Pins (aujourd’hui école Pompidou), les Jardins du Castellas et diverses villas au lotissement du Moulin.

Trois ans plus tard, ma santé étant meilleure, contrairement à celle de l’entreprise qui se retrouve en difficulté, ma fille Mylvia Bellet, secrétaire comptable dans la structure, me demande de revenir car deux personnes souhaitent reprendre la société.
Les accords sont difficiles car le carnet de commande est au plus bas. J’accepte en reprenant 33 % des parts de la société (minorité de blocage) et en mettant un peu d’argent. Ma fonction : les relations extérieures et le remplissage du carnet de commande. Une fois celui-ci rempli et l’effectif remonté à 25 personnes, je pense que tout va bien.

En 1987, il y a des pertes au bilan. Je demande donc une situation au mois d’avril 1988 et il y a encore des pertes. Un des associés demande à partir, ma fille prend le poste de PDG et le second associé celui de directeur. Je m’investis à nouveau et le bilan redevient positif.

Nous avons fonctionné de cette façon pendant huit ans et avons fait des chantiers intéressants mais un peu loin de Vauvert, comme la magnifique réalisation de la « Maison Milon » à Grignon dans le Vaucluse avec Hervé Saint-Olive comme architecte, où Christian Lalueza dit « Bétache » a réalisé un escalier en béton blanc brut de décoffrage (photo ci-contre). Sur la commune, VAUVERT CONSTRUCTION a réalisé le préau de l’école André Roujeon, la salle Mistral, la halte nautique de Gallician, le bâtiment du Scamandre, la salle Jean-Jaurès, les halles et la médiathèque (Architecte de ces trois équipements : Didier Cazalet),  l’extension de la halle des sports, le centre sportif Robert Gourdon et la grande surface Carrefour, ainsi que le caveau de la Cave des Vignerons de Vauvert. L’entreprise a également construit les écoles de Générac, d’Aimargues et de Vestric, et effectué divers chantiers au Grau-du-Roi, à la Source Perrier, à la Verrerie du Languedoc et à l’entreprise ACOR à Vauvert.

Vous avez vécu avec tristesse la fin de votre entreprise.

En 1995, suite à une intervention chirurgicale, je suis absent un mois. A mon retour, le directeur m’informe qu’il a signé un chantier de 90 villas à St-Laurent d’Aigouze avec un promoteur de Lille. Je lui fais part de mes réserves sur cette opération que je juge trop risquée. L’entreprise n’a pas besoin de ce chantier car elle a d’autres projets en cours. Dans la foulée, je demande à ma fille de démissionner et je me retire, laissant mes parts à deux membres du personnel. J’aurai préféré ne pas avoir raison car 18 mois plus tard l’entreprise déposait le bilan et était reprise par un concurrent.

Le rêve de tout entrepreneur, à défaut de passer le flambeau, n’est-il pas de transmettre son savoir faire et sa passion ?

En 2000, un de mes fils, travaillant auparavant dans l’entreprise BOUYGUES où il était traceur, prend trois mois de congé sabbatique pour construire sa maison à Aimargues. Au terme du chantier, il décide de s’installer comme artisan. Partant de ma propre expérience, je souhaite – pour lui – qu’il se forme de façon plus complète dans ce métier. Comme les locaux de l’entreprise étaient à l’abandon, nous avons décidé la construction d’une résidence de 11 appartements (la Résidence des Micocouliers) afin qu’il se perfectionne. Nous avons commencé les 3 premiers logements tous les deux puis terminé le chantier avec un ouvrier. Aujourd’hui, il a une petite entreprise avec deux ouvriers et fait un travail de qualité.

J’ai été très heureux de lui apporter mes conseils, et surtout, d’avoir eu la chance de pratiquer un métier hautement valorisant dont je garde autant de bons souvenirs qui ne s’effaceront jamais. Un métier qui m’a laissé en plus du temps libre pour me consacrer à mes sports préférés, les boules, le golf, la chasse ou le ball-trap et à la vie associative.

A suivre :

   

Pierre Valette, ses sports favoris, son implication dans la vie associative

Partagez !

A propos de l'auteur :

Guy Roca