La course camarguaise à la croisée des chemins….
Entretien avec Hadrien Poujol

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La course camarguaise au cœur des traditions de Provence et du Languedoc vit un moment historique. Depuis fin juillet, la Fédération Française de la Course Camarguaise qui rassemble tous les acteurs de ce jeu sportif si singulier où le taureau est roi traverse une forte zone de turbulences. Défaillances dans la gestion, menace de cessation de paiement, démission du président et du comité directeur, nouvelles élections, les rebondissements n’ont pas manqué ces derniers mois.

Hadrien Poujol qui se trouve propulsé en première ligne dans cette période quelque peu mouvementée décrypte la situation pour Vauvert-Plus, trace les perspectives de sortie de crise et avance des propositions qui doivent permettre de remettre la fédération sur de bons rails.

Parlez-nous de l’origine de la crise.

Dans l’été, Gérard Batifort et son bureau fédéral ont découvert des écritures comptables anormales (frais de déplacements fictifs pour un montant de 17 500 €) et se sont rendu compte alors des problèmes financiers de la fédération. Ils ne s’étaient jamais trop préoccupés de ce qu’il y avait en trésorerie. Ils faisaient confiance au trésorier de la fédération. Et puis, il s’est trouvé qu’à mi-septembre, il n’y avait plus d’argent dans les caisses. Donc, il a fallu qu’ils prennent certaines décisions pour restructurer tout ça.

Comment a-t-on pu en arriver à cette situation ? N’y avait-il pas de contrôles ?

Gérard Batifort et son équipe n’ont pas vu venir les choses parce qu’ils faisaient confiance au trésorier, croyant qu’il y avait des sous sur les comptes. Négligence ou manque de professionnalisme, on peut dire ça comme ça.
Mais même nous, les 2 700 licenciés de la fédération, nous ne nous sommes jamais sentis trop concernés par la situation financière de la fédération. Nous avons laissé faire beaucoup de choses. Finalement, cette crise peut s’avérer salutaire. C’est peut-être un mal pour un bien parce que tout le monde se réveille maintenant.

Au-delà des défaillances personnelles ou des erreurs de gestion, n’y a-t-il pas des causes plus profondes ?

Sous la présidence d’Henri Itier, durant deux décennies, la fédération  a mené des démarches constantes auprès des institutions et des collectivités pour rechercher des subventions. Les équipes qui se sont succédé n’ont pas manifesté la même préoccupation. Si bien que notre fédération, forte de 2 700 licenciés, ne rentre que 20 à 30 000 euros de subventions par an.

En dehors des subventions, quelles sont les autres recettes de la fédération ?

C’est bien simple, en dehors des subventions, les seules recettes sont les cotisations des licenciés et les redevances des courses. Au moment de la prise des licences, une partie va à la fédération pour les frais de fonctionnement. Pareil pour la redevance sur les courses. Il y a 800 courses qui sont organisées dans la saison, chaque organisateur reverse une redevance  à la fédération. Après, il n’y a pas grand chose. Un peu de sponsoring ou de partenariat, dont un, assez conséquent, avec Ricard. A l’avenir, je pense que c’est une source de recettes qu’il nous faut développer.

Le 22 septembre dernier, lors de l’assemblée générale un groupe de travail a été créé. Comment s’est-il mis en place et quelle a été votre implication personnelle ?

En fait quand Gérard Batifort a découvert les irrégularités dans la gestion, il a décidé de convoquer une assemblée générale et il a réuni tous les licenciés. Il a proposé de créer une commission de pilotage pour essayer de trouver des solutions. C’est lui qui a suggéré la constitution de ce groupe de travail. Ou il faisait ça ou il décidait du jour au lendemain de mettre la fédération en cessation de paiement.

Avant d’en arriver à l’extrémité de la mise en liquidation, il nous a semblé préférable de – j’ose l’image – « prendre le taureau par les cornes » et de nous impliquer directement. Nous nous sommes donc retrouvés une dizaine de personnes, des raseteurs, des manadiers, des organisateurs, des bénévoles, pour constituer un comité de pilotage chargé de rechercher des solutions à court terme et de proposer des choix stratégiques.

La constitution du groupe de travail a été décidée le 22 septembre en assemblée générale et entérinée mi-octobre par le comité directeur.
Dès la mise en place du groupe de travail, nous avons entrepris la démarche d’aller voir les partenaires financiers, les banques, les élus, les collectivités, les sponsors, afin de trouver de l’argent rapidement, pour aider la fédération à sortir de la panade.

En deux mois, nous avons vu une trentaine d’élus et de gros partenaires, tous nous on dit la même chose : « Si c’est pour donner de l’argent à une fédération gérée de la même façon, par les mêmes personnes, avec la même forme de gouvernance, les mêmes  structures, on ne donne rien ». Nous avons donc décidé de proposer en assemblée générale une modification des statuts et une augmentation des cotisations des licenciés. Nous avons voulu faire les efforts en premier et ensuite changer l’équipe dirigeante, sachant que le président, Gérard Batifort, qui nous assurait de sa confiance et de son soutien, souhaitait démissionner.

course camarguaise

Le comité de pilotage s’est donc mis activement au travail, quelles ont été vos motivations pour en faire partie ?

Au début, je ne comptais pas spécialement m’investir. Puis j’ai été sensible aux encouragements et même surpris de la crédibilité qu’on m’accordait. Et lorsque, Jacques Mailhan, président de l’association des manadiers m’a demandé de m’investir avec lui et de le soutenir parce qu’il avait beaucoup de responsabilités par ailleurs, j’ai accepté bien volontiers de m’engager à ses côtés. J’en ai été très honoré.
Avec l’aide d’autres personnes qui ont été très influentes dans la démarche nous avons décidé de foncer. Nous l’avons fait avec honnêteté et spontanéité. Au départ, nous n’avions pas forcément envie de gérer la fédération. Nous voulions surtout essayer de trouver des solutions pour que la structure continue d’exister.

Premier acte du groupe de travail, c’est la présentation de l’audit le 18 novembre à Saint-Gilles.

Oui. Pour faire la lumière sur l’état des finances de la fédération, il fallait commencer par commander un audit à un cabinet extérieur. Réalisé par Christian Begout, comptable à Saint-Gilles, il a fait ressortir une dette de 130 000 € au 31 décembre 2015 ainsi que les problèmes financiers que subissait la fédération depuis des années.

Autre fragilité dans le fonctionnement de la fédération, son mode de gouvernance.

Effectivement. Le constat s’est imposé de toute évidence. Le mode de gouvernance de la fédération, basé sur le bénévolat et l’amateurisme – dans ma bouche, ce n’est pas péjoratif – est complètement inadapté pour une structure qui  regroupe à la fois des amateurs et des professionnels (les manadiers, des raseteurs, des organisateurs) et où cohabitent des parties prenantes aux intérêts différents.
Sur les 2 700 licenciés, il y a plus de 2 000 personnes qui appartiennent aux clubs taurins. C’est la partie très, très, importante de la course camarguaise. En même temps, les clubs taurins, c’est le poumon de notre fédération. Le problème, c’est que certaines personnes issues des clubs taurins pensant représenter les 3/4 des voix, veulent avoir le monopole sur toutes les décisions de la fédération. Alors, au lieu de travailler ensemble, on est toujours dans le clash.

Le poids de l’association des gardians non salariés (AGNS) dans la fédération ne pose-t-l pas également problème ?

Il s’agit là d’un faux problème. A l’origine, il y a 15 ans, le président Henri Itier a voulu faire adhérer les gardians qui faisaient les abrivado ou en pays, afin qu’ils puissent avoir une licence.  Ces gardians amateurs représentaient 800 personnes. Un nombre important en terme d’électeurs, de licences et de rentrées d’argent pour la fédération. C’était très intéressant. Sauf qu’en 15 ans, les plus gros accidents, les plus gros soucis d’assurance qu’a eu à gérer la fédération ont concerné les gardians. Et le problème, il est surtout d’ordre financier, car dans le même temps, ils sont passés de 800 à 250/300. Ce qui veut dire trois fois moins de rentrées de cotisations pour un coût d’assurance toujours aussi important.

Alors justement, parlons des dépenses de la fédération.

La principale dépense de la fédération, c’est l’assurance. Elle coûte 20 000 euros par mois (240 000 € par  an) pour assurer 2 700 licenciés. Les dépenses de fonctionnement de la fédération, s’élèvent quant à elles à 400 000 € par an. Grâce aux augmentations de cotisations – licences et courses – que nous venons de voter, le fonctionnement de la fédération va maintenant s’autofinancer. Ce qu’il reste à éponger, c’est la dette (130 000 €).

Pour revenir aux problèmes structurels, comment comptez-vous vous y prendre ? Commençons par les statuts.

Les nouveaux statuts que nous avons proposés au vote à Fourques au mois de décembre ont été recalés. En début d’année, le comité directeur ayant démissionné dans son ensemble, le ministère des sports a demandé à Norbert Nesti, jusqu’alors vice-président,  Philippe Bayle et Christian Vallat d’expédier les affaires courantes dans l’attente de l’élection d’un nouveau comité directeur.

Pour ces nouvelles élections, le groupe de pilotage a décidé de présenter une liste « Rassemblement de tous les acteurs de la Course Camarguaise » avec le projet de nouveaux statuts. Sur cette liste de 35 membres (33 noms retenus par la commission électorale), toutes les parties prenantes de la fédération sont représentées équitablement. Autant de manadiers que de raseteurs, que de clubs taurins et que de sympathisants (Trophée taurin, organisateurs de grandes arènes, Trophée des vaches cocardières, représentant de grande ville taurine, médecin, communiquant, délégués de course, gardian professionnel).

Le 29 janvier, date limite de dépôt des listes, il n’y a eu qu’une liste déposée, la nôtre, composée de 35 membres. Et cette liste est menée par Jacques Mailhan. Le 29 février, à Vauvert, aura lieu l’élection du prochain comité directeur. Jacques Mailhan, président des manadiers Race di biòu sera le candidat de cette liste à la présidence de la fédération. Les nouvelles instances fédérales seront élues pour un an.

Pourquoi un an ?

Parce que pour les fédérations sportives, les élections ont lieu tous les 6 mois après les jeux olympiques d’été. Les jeux olympiques ayant lieu cet été, six mois après il faudra refaire une élection.
C’est là où ça devient un peu compliqué. Parce qu’un an, c’et un peu juste pour mener à bien tous les projets.

Taureau

Si la compétence semble avoir été recherchée dans cette liste, pouvez-vous nous dire votre conception du rôle que doit jouer la fédération ? Véritable organisme fédérateur et seule autorité dans la gestion, la vie et l’avenir de la course camarguaise ou organisme à la solde d’une des parties prenantes, voire même au service d’une autre structure comme le trophée taurin ?

La question me paraît pertinente. Je viens de dire combien le principe d’équité dans la représentation des différents acteurs de la course camarguaise nous paraissait fondamental. D’autre part, en faisant rentrer au comité directeur un représentant du trophée taurin – Aimé Hugon, pour ne pas le citer – nous marquons notre volonté de travailler de façon encore plus étroite et coordonnée avec le trophée taurin. Je crois personnellement que la seule structure qui peut rassembler toutes les parties prenantes, c’est la fédération. La seule aussi qui doit représenter la plus haute autorité.

Le trophée taurin, créé en 1952, a une histoire, une vieille histoire. Il constitue le championnat de France. Et quand un raseteur remporte le trophée des As, des Raseteurs ou de l’Avenir, c’est bien le trophée taurin qu’il gagne et non pas le championnat de France. Voilà pourquoi nous devons œuvrer ensemble – la fédération, les journaux La Provence et Midi Libre – pour une réforme et une valorisation de cette compétition.

Mais il faut bien comprendre que nous allons être élus pour un an et qu’en un an on ne pourra pas tout révolutionner. On va y aller progressivement. La priorité : donner de la crédibilité. de la force financière et structurelle à la fédération avant d’exposer tout ce qu’on veut faire. Parce que des idées, on en a. Que ce soit avec les écoles taurines, les taureaux jeunes, ou avec le trophée. Le problème, c’est que pour 2016, on ne peut pas les appliquer. Ça va être un projet pour 2017.

On comprend votre souci d’équité dans la représentation de toutes les parties au sein des instances fédérales, mais justement à terme ne devrez-vous pas choisir un président « au-dessus de la mêlée » ?

Effectivement. Je crois qu’une page se tourne. Pour sortir de cette situation de crise, il ne faut plus que le président concentre autant de pouvoirs. Il faut davantage privilégier le travail d’équipe. Mais, je vais encore plus loin. Je pense que dans les prochaines années, il faudra adapter notre mode de gouvernance. Comme dans les autres fédérations sportives, le président devra avant tout avoir une fonction de représentation, d’animation, de médiation et sous son autorité un directeur général ou un (ou une) responsable administratif et sportif devra mettre en œuvre la politique de la fédération, ses actions, ses activités.

Pour conclure, comment voyez-vous l’avenir de la course camarguaise ?

Trait d’union sportif et culturel entre quatre départements, Hérault, Gard, Bouches-du-Rhône, Vaucluse, entre deux régions Provence et Languedoc, la course camarguaise a aujourd’hui une image abîmée par un manque de crédibilité. Retrouvons de la crédibilité envers nos spectateurs, envers nos représentants politiques, envers les afeciouna, envers nous-mêmes, et nous pourrons alors lui redonner lustre et reconnaissance. C’est un des rares sports au monde où l’homme met en valeur l’intelligence et la combativité de l’animal. Dans la course camarguaise, la vedette ce n’est pas le raseteur, c’est le taureau. A travers cette pratique sportive, ce jeu taurin qui a traversé les siècles, c’est tout notre patrimoine que nous devons valoriser, le cheval Camargue, le taureau Camargue, la Camargue en elle-même, ses paysages, ses traditions. C’est un tout.

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A propos de l'auteur :

Guy Roca