Les carnets de route de Jacques-Olivier Liby
Sanlucar de Barrameda

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Photo © Jacques-Olivier Liby

20.8.XVI.
CARNETS DE ROUTE…
Sanlucar de Barrameda
« MADE IN SPAIN »

01_Jacques-Olivier Liby_5X7Enfant, un de mes jeux favoris consistait à décoller l’étiquette « Made in Spain » des oranges que ma mère achetait aux halles.
Ces étiquettes (une mascotte bodybuldée qui montrait ses muscles sur fond bleu outremer, qui sera reprise comme logo du Mundial 82), j’adorais les coller sur le frigo de la cuisine, ce qui agaçait singulièrement la femme de ménage qui trouvait là le parfait prétexte pour augmenter le nombre de ses heures supplémentaires. Il faut dire que je lui donnais du boulot, à Olga, au point que le décollage minutieux des étiquettes « Made in Spain » sur la laque immaculée du fridge américain lui faisait rejeter tout ce qui appartenait à l’univers ibérique, corrida incluida.
J’ai vécu toute mon adolescence avec l’image d’une Espagne débridée, libérée dans ses gestes et dans ses mœurs, une Espagne instinctive et excessive, sorte d’Eldorado des possibles, prisme des mes rêves et catalyseur de mes ambitions.

J’ai vécu toute mon adolescence avec l’image d’une Espagne débridée, libérée dans ses gestes et dans ses mœurs, une Espagne instinctive et excessive, sorte d’Eldorado des possibles, prisme des mes rêves et catalyseur de mes ambitions.
Oui, dans mes rêves adolescents, l’Espagne avait de sacrés biscotos, et il fallait pas la faire chier.
Pour avoir vécu près d’Atotcha à Madrid au début des années 90, je peux dire que cette Espagne là me faisait rêver mille fois plus que la France, pour sa joie de vivre, cette empathie naturelle, ses cañas à 3 pesos, son pescado frito, sa hortachata, ses cinémas pornos, son Curro aléatoire, son Joselito qui n’inspirait que de verbes transitifs…
J’ai découvert Séville en 1997, sa magique Triana, populaire et braillante, qui contrastait avec le luxe suranné de l’Alfonso XIII. Je vacquais d’un quartier à l’autre, sans véritable sitio intermédiaire, et trouvait enfin la ville qui n’était pas trop petite pour mes rêves.
Puis mes études parisiennes me renvoyèrent à la grisaille du quotidien, et les enseignements sorbonnards m’éloignèrent de l’insouciance andalouse. Je revins très régulièrement dans les années 2000 à Séville & Madrid, mais jamais je ne renouais avec ce sentiment de bonheur indécent que m’avait offert la période bénie de mes vingt ans.
À la fin des années 2000, l’Espagne devint subitement paria de l’Europe. Comme si son insouciance devait se payer cash et si possible en comparution immédiate, le pays plongea sin puntilla dans la récession. Chômage de masse, restrictions en tout genre, misère dans les rues et les synapses… Un pays à l’arrêt : les certitudes vacillent, le pays tout entier tombe en dépression. Mauvais sorteo au loto de la grande Europe.

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Hier, j’étais avec Pablo, Peggy et Adrien (lauréat du Prix Hemingway 2016) à Sanlucar de Barrameda. Le nom de cette petite ville, située à 100 bornes de Séville est aussi poétique que le pueblo est moche. Mais Sanlucar est… Sanlucar. Ses petites rues, son ambiance andalouse, sa célèbre manzanilla, ses anciens qui mâchent les mots autant que le tabac, et, por fin, ses affinités définitivement taurines… Petit bout de bout du monde, paradis de l’Aficion où le gratin des toreros se retrouve chaque hiver, pour passer les trois mois de trêve…
Hier à Sanlucar, c’était jour de fête. Corrida monstre avec 4 matadores au cartel (Padilla, Fandi, Manzanares, Lopez Simon). quatre heures et sept minutes de spectacle dans le ruedos et sur les gradins, entre bandas, sonneries intempestives de téléphone, pluie de trophées (damned : 12 oreilles et une queue !), sans oublier bien sûr le type qui postillonne ses pepas pendant huit Toros sur ton polo Vicomte (oui, le même que Macron à la une de « Match », mais c’est une autre histoire). Là, installé fila 8, place 13 du tendido Sol, la rétine éclatée par un soleil couchant qui flirtait avec la découpe des arènes, j’ai retrouvé « mon Espagne ». Une Espagne de joie et de fête. Une Espagne d’excès et de bohème, une Espagne d’Exclamation.
Tous les toreros sont sortis par la puerta grande, mais celui qui m’a le plus ému est Juan José Padilla, dont on connaît les mille galères, et qui, à l’image de son pays, a fini par triompher de tout, à commencer de lui-même. On aime ou on déteste sa tauromachie, mais l’abnégation de JJP force l’admiration. L’Andalousie a raison de se reconnaître dans ses combats, dans et hors de l’arène. L’Espagne s’est trouvé un héros à son image, qui ne voit que d’un œil, mais le bon. Œil de cyclope et de cyclone (celui de Jerez), œil miséricordieux sur corps scarifié, à la fois super-héros et victime expiatoire de l' »ultime tragédie païenne de l’occident »… Padilla est une personnalité hors du commun, terriblement généreuse, faisant fi des difficultés pour se redresser et triompher à l’heure où jaillit la pleine lumière.
Hier, à 21 h 12 exactement, alors qu’il s’apprêtait à tuer son deuxième Toro, Juan José a été stoppé dans son élan par un cri tout droit venu des gradins : un homme lui a spontanément chanté une solea (courte prose) qui résume parfaitement le propos, et qui s’applique autant à l’Espagne qu’au parcours personnel du Torero : « un Toro t’a arraché l’œil, mais par ton courage et ta foi, tu nous a ouvert les yeux ».
Olé tù. 2 oreilles et la queue.
Vuelta triomphale et tournée générale.
À 4 euros les 5 manzanillas, c’est sûr : l’Espagne est sur la voie du redressement.

JOL

Photos © Jacques-Olivier Liby

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